mercredi 28 octobre 2015

Esprit unique et non reproductible

Après mes premiers « pas dans le... “Purgatoire” », je continue aujourd'hui le résumé de mon « cheminement » à propos du concept de purification post mortem, suscité par les questions d'une femme intéressée à connaître la Pensée spirituelle d'Anima Universale sur ces sujets.
Avant de vous raconter, de manière synthétique, cette continuation, il est nécessaire d'ouvrir, sur cette page, une petite parenthèse biblique résumant quelques informations qui faisaient déjà partie du bagage culturel de mon interlocutrice, mais que probablement quelques-uns d'entre vous, lecteurs de mon journal, ne connaissent pas.
La « brèche » biblique qui s'est créée vers le purgatoire, est traditionnellement identifiée dans un épisode qui se trouve dans l'écrit vétérotestamentaire du Deuxième livre des Macchabées, remontant à la moitié du deuxième siècle environ av. J.-C.
Dans le chapitre 12, l'auteur parle de la découverte, sous les tuniques des soldats juifs morts dans la bataille, de quelques petites idoles de protection, en violation évidente du Décalogue de Moïse.
Afin de pouvoir « sauver » ces courageux martyrs de la patrie, en qui s'était à l'évidence insinuée une mentalité idolâtrique, on introduisit... raconte l'auteur biblique... la pratique juive du « suffrage » et de l'expiation pour la rémission des péchés des défunts, à laquelle se relia ensuite la tradition chrétienne-catholique, qui considéra ces pages comme un témoignage biblique de l'existence du Purgatoire.
À l'appui de cette doctrine, la tradition chrétienne-catholique intégra aussi deux autres passages néotestamentaires :
Le premier, dans l'Évangile de Matthieu - « celui qui parlera contre le Saint-Esprit, le pardon ne lui sera accordé ni dans le monde présent ni dans le monde à venir » (Mt 12,31-32)... dont le Pape Grégoire Ier par exemple déduisit que « certaines fautes peuvent être remises en ce siècle, mais certaines autres pourront l'être dans le siècle futur ».
 
Le deuxième passage se trouve dans l'un des écrits pauliniens, la première Lettre aux Corinthiens -  « Si son œuvre [de quelqu'un] brûle, il perdra sa récompense ; lui-même sera sauvé, mais comme au travers d'un feu. (1 Cor 3,15)
La définition exacte de ces termes, « siècle futur » et « au travers d'un feu », se prête évidemment à différentes interprétations, qui se greffent quand même sur une idée de fond :
Pour la théologie catholique, dans l'au-delà il y a des âmes, détachées du corps, qui ont besoin de perfectionner leur purification morale et spirituelle... au point qu'il est même possible de prier « par suffrage » pour elles.

Après cette prémisse historique, je peux maintenant revenir au présent et continuer à vous raconter la suite du dialogue avec mon interlocutrice, qui à un certain moment a pris un nouvel élan quand elle m'a lu un passage tiré d'une autre photocopie qu'elle avait avec elle, où le cardinal Ravasi se réfère à l'idée de « réincarnation », en rappelant qu'on a tenté de la faire... « concorder et coexister avec le message chrétien, avec la conviction qu'elle s'adapterait à la doctrine du purgatoire et qu'elle ne ferait pas obstacle à la vérité de la résurrection finale : cette dernière, en effet, ne concernerait que la forme définitive d'existence que l'homme atteint à la fin d'un itinéraire de croissance progressive à travers les différentes étapes des réincarnations. (…) Le caractère non reproductible et « identitaire » de la personne humaine et la cohésion intime et existentielle entre l'âme et le corps rendent difficilement praticable une concordance entre les deux conceptions ». (G.Ravasi, « Brève histoire de l’âme »)

Quand, après avoir lu ces paroles, la femme m'a demandé quelle était mon opinion sur ce sujet, j'ai commencé par lui dire que l'expression « difficilement praticable » prononcée par l'influente voix catholique du cardinal Ravasi, Président du Conseil pontifical de la culture, tintait déjà à mon oreille comme une honnête « admission », dans le sens que... même s'il parlait depuis sa position confessionnelle qui fait évidemment de lui un « adversaire » du concept de réincarnation... il n'a pas pu l'exclure de manière catégorique, parce qu'évidemment, du point de vue théologique, il n'y a pas de raisons suffisantes pour le faire.
« En effet - ai-je continué - les deux critères de difficulté redoutés par le cardinal Ravasi, c'est-à-dire « le caractère non reproductible et identitaire de la personne humaine et la cohésion intime et existentielle entre l'âme et le corps », qui constituent les deux objections théologiques de sa foi catholique au concept de « réincarnation »... trouvent une réponse entre autres dans l'article intitulé « La position de quelques théologiens sur le thème de la réincarnation » publié dans le bimestriel catholique de vulgarisation théologique « Credere oggi » (Croire aujourd'hui) auquel j'ai déjà fait référence dans mon post "attention à qui parle" ».

Puis... j'ai ajouté quelques autres considérations, à partir de la constatation que c'est seulement « en mettant tout dans le même sac », comme l'a fait, dans ce cas spécifique, le cardinal Ravasi, qu'il est possible de « raisonner » en pensant que toutes les doctrines réincarnationnistes nient le caractère non reproductible et « identitaire » de la personne humaine.

« Ce qui est certain  – lui ai-je dit à un certain moment -  c'est que dans celles auxquelles se réfère le Cardinal n'entre pas le concept chrétien-ramirique de réincarnation, que mon Église conçoit comme le voyage évolutif d'un esprit unique et non reproductible qui, de vie en vie, se défait du vêtement-corps au moment de la mort physique, pour en assumer un nouveau au moment de l’éventuelle re-naissance suivante... avec le maintien du « caractère non reproductible et identitaire de la personne humaine »... dans un processus d'acquisition d'une nouvelle conscience à travers les expériences ».

Puis, j'ai poursuivi en faisant remarquer à mon interlocutrice une « incongruité » de fond contenue dans le deuxième critère théologique « de difficulté » redouté par Mgr Ravasi, pour qui la réincarnation serait inacceptable sur le plan chrétien, parce qu'elle présuppose l'existence de l’âme détachée du corps... et qu'elle nie donc « la cohésion intime et existentielle entre l'âme et le corps ». 
J'ai en effet rappelé à mon interlocutrice que cette cohésion à laquelle le Cardinal fait référence, qui est effectivement niée par les doctrines réincarnationnistes... était aussi niée par les représentants de cette grande partie du christianisme primitif qui ont été regroupés par les érudits sous l'expression de « platonisme chrétien », vers lequel ont convergé également certaines positions théologiques du grand Augustin d'Hippone, pour ne donner qu'un exemple parmi les nombreux possibles.

« En substance - lui ai-je dit en conclusion - même si on voulait à tout prix ignorer cette « étape » historique fondamentale du christianisme... afin de soutenir le fait que ne sont compatibles avec le message chrétien que les conceptions qui respectent le principe de la cohésion intime et existentielle entre l'âme et le corps soutenu par le cardinal Ravasi... il faudrait alors en tirer aussi une conséquence éclatante :
Il faudrait « expulser » du Christianisme quelques-unes des conceptions théologiques philo-platoniques qui, historiquement, ont été constitutives de la théologie chrétienne qui a elle-même évolué ensuite par les dogmes christologiques définis au cours de l'histoire conciliaire.
Et puis, dulcis in fundo, il faudrait aussi expulser du christianisme la doctrine catholique du purgatoire, qui conçoit l’âme individuelle comme engagée à aborder un état de purgation post mortem dans lequel elle est détachée du corps.
Il s'agit, évidemment, d'un « court-circuitage » logique dans lequel... à la différence du cardinal Ravasi...  ne sont pas tombés les théologiens mentionnés par le bimestriel « Credere Oggi » auxquels j'ai fait référence »

À ce point, la femme en question avait épuisé ses questions et moi... à votre grand soulagement, j'imagine :-)... j'ai finalement terminé ma page d'aujourd'hui.



P.S. : Mais à peine étais-je rentré dans ma chambre, que je me suis souvenu d'un article que j'avais lu il y a longtemps et qui parlait justement de la doctrine du purgatoire, en mettant en évidence le grave problème auquel s'expose la théologie catholique quand elle rejette le concept de réincarnation parce qu'il ne respecte pas le « principe de l'unité radicale entre le corps et l'âme »... sans tenir compte que ce principe n'est pas respecté non plus par la doctrine catholique du purgatoire, par rapport à la « situation anormale de l'état temporaire où il existe une âme séparée du corps ».  
Pour ceux qui veulent se livrer à quelques réflexions théologiques de plus, voilà un extrait de l'article du théologien jésuite John R. Sachs, (« Réincarnation ou Résurrection ? La doctrine chrétienne du purgatoire ») publié dans la prestigieuse revue internationale de théologie « Concilium », dans le fascicule intitulé « Réincarnation ? Résurrection? », vol. 5, n° 249 (1993).

« Il ne faut pas penser au purgatoire comme à un lieu, ni que l'église a défini la nature ou la durée du châtiment et/ou de la purgation qu'elle implique.
(...) bien qu'elles insistent sur l'unité radicale du corps et de l'âme, ni la théologie traditionnelle (thomiste) ni la doctrine officielle qui en dépend, ni encore d'autres approches plus modernes n'offrent toutefois une anthropologie et une théologie de la résurrection qui traitent de manière satisfaisante la question de la corporéité.
(...) Un grave problème pour la théologie thomiste et pour la doctrine commune de l'église [catholique], généralement opposées à la réincarnation en raison de l'unité radicale entre le corps et l'âme, est la situation anormale de l'état temporaire [purgatoire] où il existe une âme séparée du corps
(...) La majorité des écrivains contemporains affirme que la corporéité et la continuité de l'identité corporelle doivent consister en quelque chose de différent de l'identité moléculaire. Cela semble évident ; beaucoup moins évident, cependant, est ce en quoi précisément ils doivent consister ».

P.S. bis : Il est un fait pour le moins « éloquent », c'est que... par rapport à la théorique « continuité de l'identité corporelle »... les théologiens catholiques encore aujourd'hui ne savent pas « en quoi précisément cela doit consister »... mais que pourtant, dans le même temps, les idées théologiques de quelques-uns d'entre eux deviennent inexplicablement « très claires » pour juger a priori incompatible avec le message chrétien n'importe quelle doctrine réincarnationniste... et donc également celle, chrétienne réincarnationniste, d'Anima Universale que ces théologiens, et je peux le dire avec une certitude absolue - ne connaissent même pas. 

P.S. ter: Pour éviter tout malentendu, je tiens à souligner ma grande estime pour le cardinal Gianfranco Ravasi... que j'ai même eu l'occasion de lui exprimer par un e-mail auquel il a répondu avec une exquise gentillesse.



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